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Histoire et Mémoire  des risques naturels

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Histoire et Mémoire des risques naturels

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Sous la direction de

René Favier, Anne-Marie Granet-Abisset
Grenoble, CNRS - Maison des Sciences de l'Homme-Alpes, Janvier 2001, 282 p.

ISBN :

2-914242-01-8

Langue :

français

Modalité d'acquisition : Cet ouvrage est épuisé. Une version électronique sera ultérieurement mise en ligne.

Résumé

Jusqu'à ces dernières années, les risques naturels auxquels sont confrontés les sociétés ou les individus ne faisaient guère partie des champs privilégiés de la recherche historique. Pourtant, par son ancrage dans la longue durée, par une démarche spécifique d'interrogation, de critique, d'analyse des sources mais aussi par des perspectives et des problématiques nouvelles, celle-ci permet une meilleure compréhension des réactions des sociétés face aux risques encourus et aux catastrophes subies.

Pour être pleinement opérationnel, l'enseignement tiré de la connaissance du passé doit en premier lieu être complété par une analyse des rapports des populations avec la mémoire et l'oubli des aléas. Il convient de déterminer comment et pourquoi une communauté retient et oublie, transmet ou modifie le souvenir d'évènements exceptionnels ainsi que les solutions adoptées au cours du temps pour y faire face. Dans cette perspective, les représentations que ces populations se font de cette situation de crise comptent autant que les faits eux-mêmes.

Au cours des dix dernières années, les territoires de montagne ont fait l'objet d'un nombre toujours plus nombreux d'enquêtes et de travaux, dont certains particulièrement novateurs. Faire le point sur cette recherche historique et confronter les résultats avec les approches de spécialistes d'autres disciplines des sciences humaines (économistes, géographes, sociologues, juristes), tel a été l'objectif du premier séminaire international sur l'histoire des risques naturels organisé par l'équipe HESOP/CRHIPA de la MSH-Alpes.

Précédées d'une préface de Jean-François Bergier et d'une introduction de Philippe Joutard, les contributions ont été regroupées autour de trois entrées : Jacques Berlioz, Grégory Quenet, Anne-Marie Granet-Abisset, Patrick Pigeon et Bruno Helly abordent les approches méthodologiques du concept de risques naturels ; Denis Cœur, Sylvain Gache, Miha Pavcek et Christian Pfister la question des hommes face aux risques ; Selma Leydesdorf, Adeline Miranda, Christian Abry et Philippe Schoeneich celle des récits et représentations.

Dans un champ de recherches désormais investi par les historiens, ces actes constituent une contribution de première importance à la réflexion collective sur la question des risques naturels.

Préface - Jean-François BERGIER
Introduction - Un chantier prometteur - Philippe JOUTARD

Approches méthodologiques du concept de risques naturels

I. Les catastrophes : définitions, documentation - Jacques BERLIOZ, Grégory QUENET

Depuis une trentaine d'années les travaux autour de ce que l'on peut appeler l'éco-histoire se sont accrus. Mais les catastrophes naturelles s'offrent comme un objet éclaté, difficile à définir (une définition anthropologique est ici proposée). Les sources narratives et les documents d'archives sont nombreux et dispersés. L'historien(ne) des catastrophes naturelles doit établir des faits, mais aussi analyser les phénomènes catastrophiques dans leurs "représentations". Une histoire "totale" des catastrophes, prenant en compte leurs composantes (géographique, sociale, économique, culturelle, est possible et nécessaire. Cette histoire en est encore à ses débuts, victime encore du cloisonnement (surtout en France) des disciplines universitaires.

II. La connaissance des risques naturels: quand les sciences redécouvrent l'histoire - Anne-Marie GRANET-ABISSET

Les risques naturels ont été et restent le domaine privilégié des sciences exactes. Très récemment, après les autres sciences humaines, les historiens sont convoqués pour apporter leur contribution à la connaissance des phénomènes catastrophiques. Un tel partenariat nécessite une bonne compréhension de ce qu'est la discipline historique, souvent considérée de manière réductrice comme la discipline des faits. On demande aux historiens de fournir des preuves et des listes d'événements. Il faut au contraire rappeler quel peut être l'apport scientifique des historiens, en particulier insister sur leur méthode d'investigation du passé comme sur un de leurs axes de recherche, la manière dont les sociétés passées et présentes gèrent les événements et les risques : une entrée indirecte mais capitale pour participer à la connaissance des risques.

III. Intérêt et limites de la notion de témoignage de dommages pour la géographie des risques dits naturels - Patrick PIGEON

Cet article précise en quoi la notion de témoignage de dommages est utile à la géographie des risques dits naturels : elle autorise la constitution de bases de données, la cartographie de ces dernières. Il en résulte la possibilité de réfléchir sur la répartition des témoignages de dommages et leur évolution récente, tout comme celle d'aller sur le terrain pour vérifier la validité de ces témoignages, mais aussi de réfléchir sur les conséquences territoriales de la gestion sociale des risques. On relève donc la richesse de cette approche méthodologique, mais aussi ses limites. En effet, ce raisonnement géographique, malgré les précautions critiques et les vérifications de terrain, tend à devenir prisonnier des sources qu'il utilise, dont la signification, les modes de constitution ne sont pas neutres. D'où l'intérêt de trouver d'autres types de témoignages ne dépendant pas des sources administratives, et engageant une possible coopération avec les historiens du risque.

IV. Histoire des séismes ou histoire des hommes ? Les tâches de l'historien - Bruno HELLY

La préoccupation qui se manifeste de plus en plus fortement aujourd'hui pour l'étude des risques ne peut pas laisser indifférents les historiens, pour de nombreuses raisons. La plus forte de ces raisons, notamment concernant les risques naturels, se fonde sur le caractère inévitablement récurrent des catastrophes, inondations, tremblements de terre, etc. Les travaux engagés depuis deux décennies environ dans le domaine particulier du risque sismique montrent quelles ont été les évolutions qui ont transformé ou élargi le travail des historiens. Celles-ci concernent d'abord la recherche de nouvelles sources d'informations, de nouveaux problèmes, de nouvelles approches. Elles ont ainsi conduit à interroger systématiquement non plus seulement les textes, mais aussi les constructions anciennes et les monuments archéologiques. Du point de vue des méthodes, elles ont permis de développer ce que l'on a appelé la "lecture archéologique" des bâtis existants. D'autre part, le concept de "culture sismique" permet aujourd'hui de mieux définir et mesurer le degré de risque accepté par les différentes communautés anciennes, qui étaient bien loin d'ignorer les catastrophes naturelles et ont cherché des réponses techniques et comportementales pour en diminuer les effets. En définitive, les apports des historiens à l'étude des risques ne se limitent pas à nourrir des catalogues d'événements. Ils étudient aussi les comportements des populations avant, pendant et après les catastrophes, les représentations, les réponses et les valeurs que les communautés et leurs autorités y ont attachées. Les historiens contribuent par là à éclairer bien des aspects des comportements actuels face aux catastrophes.

Les hommes face aux risques

V. Aux origines du concept moderne de risque naturel en France. Le cas des inondations fluviales (XVIIes.-XIXe s.) - Denis COEUR

L'idée de risque naturel n'est pas un concept intemporel mais le fruit d'une histoire spécifique où les sciences de la terre ont joué et jouent encore un rôle déterminant. En France, l'ingénieur des Ponts et Chaussées a assuré le passage entre le développement de ces savoirs théoriques et l'encadrement technique de l'espace fluvial. La rivière est avant tout pour lui, au XVIIIe siècle, un lieu d'expérimentation de techniques hydrauliques où l'espace est traité sur le mode architectural du projet et non en fonction de la réalité du cours d'eau. Le développement de l'hydrologie et de l'hydraulique, qui accompagne la montée des nouveaux enjeux socio-économiques attachés à la mise en valeur des voies d'eau et à la protection des villes contre les inondations, va finalement aboutir à un changement radical dans les modes d'appréhension et d'intervention sur l'espace fluvial. En 1750, l'étrange "irruption" de la rivière est d'abord une contrainte technique supplémentaire à intégrer à l'ouvrage. A compter du milieu du XIXe siècle, l'inondation devient un phénomène susceptible d'aménagements particuliers.

VI. Recherche de témoignages sur la sismicité historique du District de l'agglomération annécienne durant la période sarde (1814-1860) - Sylvain GACHE

A la suite du séisme du 15 juillet 1996, le District de l'agglomération annécienne nous a confié la responsabilité d'une mission d'intérêt public en nous chargeant d'assurer, dans le cadre de notre thèse, la conduite d'une étude sur le comportement des communautés anciennes en situation de crise au regard des désordres et dommages d'origine sismique observables dans les textes et/ou sur le terrain, afin de mieux saisir l'action de ce type de risque sur l'état du bâti antérieur à 1860. A l'occasion de ce séminaire, nous accorderons une attention toute particulière à l'importance de la quête documentaire que nous avons effectuée comme contribution à la connaissance des effets des principaux séismes historiques ayant affecté le District.

VII. Les avalanches dans les Alpes slovènes. La leçon à tirer des précédents historiques - Miha PAVSEK

La Slovénie, pays aux paysages contrastés, est exposée à de nombreuses catastrophes naturelles. Parmi elles, ce sont les avalanches qui occasionnent le plus grand nombre de victimes, particulièrement dans les régions alpestres et préalpines. A côté des récits anciens d'avalanches de la deuxième moitié du XVIIIe siècle, des noms mentionnés sur d'anciennes cartes topographiques sont également une source importante. Il y a eu au moins 962 victimes d'avalanches entre 1777 et 1997, la majorité pendant la Première Guerre Mondiale. Le danger d'avalanche fut particulièrement fort dans la deuxième moitié du XIXe siècle, quand les avalanches menaçaient des secteurs plus peuplés et que la forêt connaissait son niveau le plus faible. Jusqu'au commencement du XXe siècle surtout, ce sont les villageois et les habitants des lieux menacés qui ont été mis en danger par les avalanches. Depuis lors, et particulièrement dans les accidents des dernières décennies, les victimes ont été presque exclusivement des touristes. Ces avalanches sont principalement intervenues dans des régions facilement accessibles en hiver, et non pas comme nous pourrions nous y attendre dans des secteurs spécialement dangereux. Les récits et les mémoires revêtent la plus grande importance pour des études sur les risques naturels, particulièrement pour les avalanches. Ignorer ces sources signifierait que nous fermerions les yeux devant les dangers d'avalanches futures.

VIII. Catastrophes naturelles et réseaux d'assistance en Suisse au XIXe siècle - Christian PFISTER

Chaque catastrophe, qu'elle soit naturelle ou produite par l'action de l'homme, engendre une rupture soudaine dans la vie quotidienne. Les victimes sont plongées dans une situation de détresse et d'impuissance. La communication de souffrances répandues engendre une vague de solidarité qui, bien souvent, fait temporairement oublier des divisions internes. Dans le cas de la Suisse, les effets de solidarité ont été utilisés pour propager et renforcer l'identité nationale à partir de 1806 (éboulement de Goldau). L'assistance publique pour les victimes fut organisée selon le principe de subsidiarité à deux niveaux (canton, commune) et, après 1848, à celui de la Confédération. Après 1945 la nouvelle devise politique de neutralité et de solidarité a permis aux principales Œuvres d'assistance d'inclure des catastrophes survenues en Europe occidentale dans les années 1950 et dans les pays du Tiers Monde à partir de 1960 dans leurs campagnes de solidarité.

Récits et représentations

IX. Quand les eaux montent : souvenirs de survie après les inondations de 1953 - Selma LEYDESDORFF

Cet article traite de la mémoire personnelle des survivants des inondations de 1953 dans la partie sud des Pays-Bas. L'article est basé sur une étude approfondie de l'histoire de la vie de plus de deux cents personnes. En comparant avec la littérature internationale sur le traumatisme et la survie, l'auteur remarque la dominance des genres locaux et bibliques sur la mémoire individuelle, reconstruisant ce qui était confus et mal interprété pendant les jours du désastre. Ceci, couplé avec l'ambivalence de la modernisation de la région amène à une compréhension et à une confusion quant à la possibilité d'une inondation future.

X. Une présence silencieuse. Mémoire et oubli des éruptions du Vésuve au XXe siècle - Adelina MIRANDA

Comment les habitants de Naples peuvent-ils vivre aux pieds d'un des volcans les plus dangereux du monde ? L'analyse du processus culturel permet de donner une première réponse à cette question. La présence du volcan est élaborée en situant les crises (éruptions, morts et destructions) sur un axe spatio-temporel spécifique, qui n'est pas celui du quotidien. Le processus touristique et l'actuelle urbanisation de la région renforcent cette élaboration, construisant un rapport "à intermittence" avec le risque, grâce à un mécanisme de sélection des souvenirs transmis à travers les générations.

XI. Fauteurs fantastiques de catastrophe dans la région alpine (Mais où sont passés les tempestaires d'Agobard dans les abords lyonnais du Dauphiné ?) - Christian ABRY, Alice JOISTEN

Il existe bien, entre Alpes et Rhône, une géographie différenciée des croyances aux êtres ou fauteurs fantastiques auxquels on attribue tradition-nellement de mémoire les catastrophes que nous avons fini par ranger dans la catégorie des risques naturels. Partant d'une catégorie bien repérée de fauteurs fantastiques, les tempestaires, nous situons leur absence étonnante en plaine dans le contexte de l'absence/présence d'autres êtres fantastiques. Et nous évaluons la puissance explicative de l'hypothèse avancée par Charles Joisten, telle que nous avons pu l'étayer depuis au fil d'un ensemble de cartographies des croyances. Elle détermine, à l'ouest, un pays, nucléairement le Bas Dauphiné, aux croyances fortement antiseigneuriales et anticléricales, qui contraste avec les croyances plus à l'est. Ce que confirme l'analyse des corrélations avec l'emprise seigneuriale sur ces différentes régions. Depuis quand ce vide sur certaines croyances s'est-il créé ? L'histoire des derniers tempestaires sabbatiques, dans le contexte sorcellaire des communautés du Bas Dauphiné, fournit peut-être un terminus ad quem : sur la piété d'hospitalité ou de charité, les spéculations sotériologiques (portant sur le salut gagné, opposé à la damnation des sorciers), se seraient "arrêtées avec le Christ en 1492 à Paladru"….

XII. Risques naturels, espace vécu et représentations : le nécessaire décodage de la mémoire - Philippe SCHOENEICH

La mémoire écrite représente une source de données précieuse pour l'histoire des catastrophes naturelles. Son utilisation en vue d'une analyse de fréquence/intensité nécessite un travail d'analyse critique. On propose de distinguer entre intensité objective, ou intensité du phénomène, et intensité subjective, ou intensité perçue. C'est cette dernière qui est pertinente pour les comptes-rendus d'événements. Les récits sont par ailleurs fortement influencés par des facteurs liés à l'habitat, à la vulnérabilité et à la personnalité du chroniqueur. Le décodage de ces facteurs nécessite donc de s'intéresser autant à la vie des chroniqueurs qu'aux phénomènes naturels.

Postface - Pour une histoire des catastrophes naturelles : une étape dans une recherche collective René FAVIER, Anne-Marie GRANET-ABISSET